À la une, Actualité, Eclairage

La valeur n’a pas d’âge… sauf dans nos entreprises”

Les vieux au placard ? On ne dit plus “vous êtes trop vieux”. On dit “ce poste n’est pas pour vous”. Le résultat, lui, ne change pas : exclusion silencieuse.

L’édatisme, ou ageism, n’est pas un phénomène nouveau. Mais il devient enfin visible. Et c’est peut-être là le vrai changement.

Il s’agit d’une discrimination fondée sur l’âge, qui vise principalement les personnes âgées. Pas toujours frontalement. Souvent insidieusement. Mais avec des effets bien réels : exclusion, invisibilisation, dévalorisation.

Le mot est popularisé en 1969 par le gérontologue Robert N. Butler. Depuis, les sociétés ont changé. Les discours aussi. Mais les réflexes, eux, restent tenaces.
On ne dit pas toujours “tu es trop vieux”. On dit plutôt : “ce n’est plus pour toi”, “tu ne seras pas à l’aise avec ça”, “on cherche quelqu’un de plus dynamique”. Le résultat est le même.

Et ce glissement est puissant.
L’édatisme prend plusieurs formes. Il est institutionnel, quand des règles ou des pratiques ferment des portes en fonction de l’âge. Il est social, quand le regard se fait condescendant. Il est aussi intérieur, quand les personnes finissent par croire qu’elles sont “hors jeu”.
C’est peut-être la forme la plus violente : celle qui s’installe dans la tête.
Les conséquences sont connues. Moins de travail. Moins de visibilité. Moins de reconnaissance. Et parfois, une santé mentale et physique qui s’érode simplement parce que la société vous renvoie l’idée que vous devenez inutile.
Dans une société qui vieillit, ce paradoxe devient explosif : on vit plus longtemps, mais on accepte encore trop souvent l’idée que la valeur décroît avec l’âge.

Le monde du travail : une transition lente mais réelle
Sur le marché de l’emploi, la réalité est brutale : après 50 ans, retrouver un poste reste difficile. Les chiffres ne mentent pas.
Mais quelque chose bouge.
Les entreprises commencent à comprendre qu’écarter l’expérience est une erreur stratégique. Lentement, la logique change : on ne parle plus seulement de fin de carrière, mais de continuité, de transmission, d’utilité.

Les seniors ne sont plus uniquement perçus comme des “coûts”. Ils deviennent,  parfois,  des ressources.

La transmission des compétences en est l’exemple le plus clair. Mentorat, tutorat, accompagnement des jeunes recrues : l’expérience devient un levier, pas un reliquat. Dans certaines équipes, les seniors jouent même un rôle de stabilisation, de recul, de régulation dans les périodes de tension.

Les méthodes de recrutement évoluent aussi. Certains dispositifs cherchent à neutraliser les biais liés à l’âge, en évaluant les compétences plutôt que le CV. D’autres favorisent l’embauche des profils expérimentés à travers de nouveaux contrats et des dispositifs plus souples.

Même la fin de carrière se transforme. Temps partiel choisi, retraite progressive, adaptation des postes : l’idée n’est plus de “sortir proprement”, mais de rester utile sans s’épuiser.

Enfin, la formation n’est plus réservée aux débuts de parcours. Elle redevient un droit continu. Un enjeu de survie professionnelle, aussi, face aux transformations technologiques.

Une question de regard
Je me souviens d’une équipe de vente où j’aurais pu être le père de chacun de mes collègues. Et pourtant, ils avaient compris quelque chose d’essentiel : mon expérience n’était pas un poids. C’était une matière première.
L’un d’eux me disait souvent, avec humour : ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace.


Mais tout n’a pas toujours cette légèreté.
Lors d’un entretien que je pensais prometteur, la réponse finale m’a surpris. Le responsable hésitait. Pas sur mes compétences. Mais sur autre chose : la peur que je “prenne sa place”.
Ce genre de raisonnement en dit long. Et pas seulement sur moi.

Et maintenant ?
Les choses évoluent, lentement mais sûrement.
Reste une question simple, presque dérangeante : combien de talents continuons-nous d’écarter non pas pour ce qu’ils ne savent pas faire… mais pour le nombre d’années qu’ils ont vécues ?

L’édatisme n’est pas un sujet marginal. C’est un miroir. Celui d’une société qui devra choisir entre deux logiques : trier ses âges… ou valoriser ses expériences. 
P.d N.

Commerce, Economie

Les cafés, nouveaux espaces de travail sous tension”                                  

Entre télétravail nomade et hausse des coûts pour les restaurateurs, les cafés et bars voient leur rôle évoluer en profondeur. Longtemps lieux de convivialité et de consommation rapide, ils deviennent aussi des espaces de travail improvisés. Une transformation qui interroge l’équilibre entre accueil, rentabilité et nouvelles habitudes professionnelles.


Il y a quelques années encore, on parlait simplement de prendre un café. Aujourd’hui, on s’installe, on ouvre un ordinateur, et parfois on y reste des heures. Le café est devenu, presque sans bruit, un espace de travail hybride — et cette transformation commence à créer des tensions bien réelles.

Dans de nombreuses villes, une nouvelle frontière s’installe entre deux usages du même lieu : celui du client “classique” et celui du télétravailleur nomade. Le premier consomme rapidement, le second s’installe. Le premier fait tourner la table, le second la monopolise. Et au milieu, les restaurateurs tentent de survivre.

Car la réalité économique est simple : un café ne vit pas de la présence, mais de la consommation. Or, avec la hausse des coûts de l’énergie, des loyers et des matières premières, le modèle du “café à 5 francs avec Wi-Fi illimité toute la journée” appartient déjà à une autre époque. Ce qui était un geste d’accueil devient, pour certains établissements, un déséquilibre.

Face à cela, les réactions s’organisent. Certains cafés commencent à encadrer plus strictement le temps passé, d’autres testent des formules hybrides, proches du coworking payant. Une évolution qui peut surprendre, mais qui traduit une évidence : l’espace n’est pas infini, et il a un coût.

Sur le terrain, les avis sont contrastés. Dans un bar de ville, j’ai observé une scène devenue familière : une cliente seule, ordinateur ouvert, installée depuis plus d’une heure sur une simple consommation. Rien d’exceptionnel, et pourtant tout est là.

Plus loin, sur une promenade en bord de mer, plusieurs gérants expriment la même frustration. Ils hésitent encore à imposer des règles strictes, mais la réflexion est engagée : limiter la durée d’occupation d’une table, ou facturer le temps au-delà d’un certain seuil. Une idée qui aurait semblé inconcevable il y a quelques années, mais qui s’impose désormais dans les discussions.

Du côté des usagers, les justifications sont multiples. Certains revendiquent un besoin d’ambiance, de présence humaine, d’un cadre plus vivant que celui d’un appartement ou d’une chambre d’hôtel. D’autres, comme les salariés en télétravail contraints de rester connectés, expliquent simplement déplacer leur bureau là où ils se sentent le mieux.

Et c’est bien là que se situe le cœur du débat : le café est-il encore un lieu de consommation, ou est-il devenu un espace de travail informel ? Entre convivialité et rentabilité, entre accueil et saturation, la ligne est de plus en plus difficile à tenir.

La montée en puissance des espaces de coworking montre d’ailleurs une alternative claire : payer pour un vrai lieu de travail, plutôt que détourner un lieu de sociabilité. Mais tous ne peuvent ou ne veulent pas franchir ce cap.

Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si les télétravailleurs ont “tort” ou “raison”, mais de reconnaître que les cafés changent de nature. Et qu’à force de vouloir tout accueillir, ils risquent de devoir choisir.

Une chose est sûre : le temps du café neutre, ouvert à tous sans condition implicite, est en train de s’effacer. Et avec lui, une certaine idée de la convivialité urbaine.
P.dN.