Édito

Tout avoir et ne presque rien utiliser ou, à la fin, ne pas avoir accès

Nous sommes devenus les domestiques d’un inventaire, fiers propriétaires d’appareils qu’on n’allume plus, d’abonnements qu’on oublie, de bibliothèques numériques jamais ouvertes. Cette hyperabondance n’est pas neutre : elle fabrique une illusion de statut et d’efficacité pendant qu’elle vide notre temps, notre attention et notre planète.
Derrière chaque nouvelle acquisition se cache une promesse de meilleure vie ; le marché, maître artisan de nos désirs, nous vend surtout de l’oubli programmé. Mais le paradoxe est plus profond encore. Nous vivons dans des sociétés, où presque tout semble accessible, éducation, culture, mobilité, soins et pourtant, l’usage réel se rétrécit.
Politiquement, cette frénésie est toxique. Elle alimente une économie de l’obsolescence volontaire où produire plus devient plus rentable que produire mieux. Elle détourne l’attention des enjeux essentiels, dont l’accès effectif aux soins, au profit d’une consommation compensatoire.
Socialement, elle creuse les fossés : ceux qui exhibent l’accumulation et ceux qui luttent pour accéder à l’essentiel.
Moralement, elle signe la capitulation d’un individu face au confort passif, on confond possession et maîtrise, quantité et qualité, droit proclamé et droit exercé.
La santé, par exemple, est un acquis majeur de notre modèle social. Elle figure parmi nos droits les plus précieux. Sur le papier, elle est là. Dans les faits, les délais s’allongent, les déserts médicaux s’étendent, les démarches se complexifient. Pour beaucoup, cet acquis reste fragile. Avoir droit à la santé ne signifie pas toujours pouvoir en bénéficier pleinement. Les contraintes financières, les délais, l’éloignement géographique, la charge mentale ou encore le manque d’information peuvent transformer un droit fondamental en parcours complexe. La santé est reconnue, protégée, encadrée, mais dans la réalité quotidienne, son accès peut encore relever du défi.
On “a” la santé comme on a un abonnement : théoriquement disponible, pratiquement entravée.

Les Médias ne peuvent se contenter d’énoncer le constat. Il faut dénoncer les mécanismes : interfaces qui incitent, abonnements dissimulés, gadgets conçus pour être remplacés, mais aussi systèmes administratifs opaques, logiques budgétaires court-termistes et inégalités territoriales qui rendent certains droits virtuels.

L’urgence écologique et la crise du sens exigent une contre-offensive : régulations anti-obsolescence, transparence tarifaire, éducation à l’usage et garantie d’un accès réel aux biens fondamentaux, au premier rang desquels, la santé.
Posséder moins, user mieux, garantir l’essentiel : voilà l’acte de résistance concret. Non pas un retour nostalgique, mais une réappropriation du temps, de l’attention et de nos droits.
V.v A

À la une, Commentaire

L’algorithme du chaos : quand l’IA souffle sur les braises.

Chaque jour, nous «scrollons», «likons», commentons… mais qui protège vraiment nos réseaux sociaux ? Les IA sont promises comme des gardiens invisibles, mais peuvent-elles éteindre le feu… ou l’alimenter ? *

A travers ces automatismes, le flot de messages haineux, de fake news et de polémiques nous étourdit. Et si l’intelligence artificielle pouvait nous protéger de ces dérives ? Peut-elle vraiment nettoyer les réseaux sociaux, ou risque-t-elle de créer de nouveaux problèmes ?

Un message haineux apparaît. Quelques secondes plus tard, il disparaît. Ce n’est pas un modérateur humain qui est intervenu, mais une intelligence artificielle. Invisible, rapide, infatigable.

Depuis quelques années, les géants du numérique nous promettent des algorithmes capables de nettoyer les réseaux sociaux, de traquer la désinformation et de protéger le débat démocratique. L’IA serait devenue le nouveau gardien de nos espaces numériques.

Mais une question dérange, peut-on réellement confier l’extincteur à celui qui prospère lorsque l’incendie attire la foule ?

La concentration du pouvoir

L’IA n’est pas une entité autonome, c’est une propriété. Si celui qui possède l’outil de modération est le même que celui qui gagne de l’argent quand le débat s’envenime, peut-on vraiment lui faire confiance ? C’est comme demander à un marchand d’armes de rédiger un traité de paix.

Le paradoxe est frappant, d’un côté, les grandes plateformes financent des comités d’éthique et alertent sur les dangers de l’intelligence artificielle ; de l’autre, leurs modèles économiques reposent encore largement sur une ressource simple, notre attention.

Le paradoxe du « Pompier-Pyromane »
Il y a quelque chose de fascinant, pour ne pas dire de cynique, à voir les titans de la Silicon Valley monter sur scène pour nous alerter sur les dangers de l’IA. On nous promet des algorithmes ‘éthiques’, capables de traquer la haine et de protéger la démocratie. Mais cela occulte un point fondamental : ces mêmes dirigeants sont les propriétaires des plus vastes terrains d’observation sociale jamais créés.

D’un côté, ils financent des comités d’éthique en grande pompe, de l’autre, leurs ingénieurs règlent l’IA pour qu’elle nous serve, jusqu’à l’indigestion, les contenus les plus clivants. Pourquoi ? Parce que la paix sociale ne génère pas de clics. La nuance est un poison pour leur chiffre d’affaires.

On nous vend l’IA comme l’arbitre qui va nettoyer le terrain, alors qu’elle est en réalité l’outil de marketing ultime, celui qui a compris que pour nous garder captifs, il valait mieux stimuler nos réactions les plus immédiates que notre intelligence. En somme, ils nous vendent l’extincteur tout en arrosant la mèche d’essence.

Ce que beaucoup d’utilisateurs oublient, c’est que les réseaux sociaux sont aussi le terrain d’entraînement des intelligences artificielles. Chaque commentaire indigné, chaque partage impulsif, chaque polémique contribue, souvent à notre insu, à affiner des systèmes conçus pour comprendre ce qui nous fait réagir. Nous sommes à la fois le public… et la matière première.

Ils ont besoin que nous soyons actifs, et comme l’agressivité est le moteur d’activité le plus puissant, ils n’ont aucun intérêt financier à ce que l’IA nous rende « calmes » ou « réfléchis ».

L’IA : Arbitre ou Propriétaire du stade ?
L’arbitre, lui, est censé faire respecter les règles (modération), sans parti pris.
Le propriétaire : qui veut que le match dure le plus longtemps possible, même s’il y a des blessés, car il vend les billets (publicité).

Le problème n’est pas que l’IA se trompe.
Le problème, c’est qu’elle réussit parfaitement ce pour quoi elle a été conçue : capter notre attention.
*Connaissances arrêtées en mars 2026, même si, dans le monde de l’intelligence artificielle, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera peut-être déjà plus demain.
p.dN.