Théâtre

La solitude et la mer

Viviana von Allmen
Seul sur un rocher surplombant la mer, un homme pense à sa vie et au monde. Quand tout à coup, il est dérangé par un médecin de sa connaissance, un véritable casse-pieds. Celui-ci, en vacances, vient peindre la mer si belle à cet endroit, et éventuellement, pêcher quelques poissons…
Au long de leur promenade spirituelle, tous deux seront entraînés par une petite musique, celle du flux et du reflux à peine perceptible du bord de mer, alors que le vertige métaphysique les incitera à édifier des réflexions transcendantales réfutables à l’instant par le partenaire tentant de rationaliser l’effroi du vide abyssal imputable à l’idée fixe, si toutefois celle-ci devait exister.
Un superbe décor qui se veut réaliste et est très convaincant. Ces falaises  méditerranéennes vont encadrer leur pérégrination conceptuelle projetant métaphoriquement nos deux hommes à la mer.
Les dialogues sont, certes, bien écrits, très bien documentés mais parfois, voire même souvent, un peu trop lourds et trop longs : il n’est pas rare, au détour d’un monologue de ne plus saisir les tenants et les aboutissants des idées exposées.
Si la longueur des tirades peut, être difficile à apprécier il va de même pour le style et le vocabulaire utilisé : à croire que Paul Valery choisissait expressément les mots les plus compliqués disponibles pour illustrer ses idées. De plus, le style littéraire reflète celui en vogue à l’époque de l’écriture du livre.
Nonobstant le style quelque peu suranné de l’écriture, les thèmes évoqués sont toujours autant d’actualité : les réflexions sur l’occupation de l’esprit, sur la notion d’”idée fixe” justement, sur le temps qui passe trop ou pas assez vite, sur tout ce qui peut traverser la tête de tout à chacun… ce qui rend la pièce toujours aussi “accessible” aux idées développées.
Pierre Arditi et Bernard Murat sont très bons sur scène, réussissant à parfaitement donner vie à ce philosophe perdu dans ses propres idées et obsessions et au médecin pragmatique et cartésien.
Arditi d’ailleurs nous montre l’étendue de son talent.  Son jeu de scène se déploie, son corps s’exprime. Il parle, cause, argumente, invective, théorise, s’énerve, se résigne, s’émeut… dans une palette de jeu et d’émotions aussi grande que la profusion de mots. Murat lui répond, personnage débonnaire et rondouillard, plein de bon sens et d’une sagesse pragmatique. Leur dialogue vire souvent au monologue d’Arditi, mais il y a de la force et de la vivacité.
Entre eux, naîtra une belle fraternité, une tendresse sourde mais réelle et pleine d’humanité que pour conclure l’un exprime à l’autre:
« L’homme qui se réfugie dans la solitude est toujours en mauvaise compagnie « . et partent ensemble.
On rit beaucoup, à les voir se battre à coups d’idées, d’analyses, de théories, et puis soudain, l’émotion nous gagne tant ils sont humains.
Un texte magnifique, servi par deux acteurs superbes.

Commerce

Je produis. Tu achètes. Tu es.

Nourriture, produits, consommation, articles. Quelques termes liés à ce que nous mangeons. Et nous en déplaise, les gros supermarchés cherchent bien à nous définir et classer dans leurs labels. Alors, êtes-vous plutôt « Fine Food » ou « Prix Garantie » ?

A l’heure des gros festins de fins d’année, force est de reconnaître que nous passons de nombreuses heures dans les supermarchés. Un seul et même magasin réunit une clientèle hétéroclite qu’il veut la plus fidèle possible. Toucher un maximum de consommateurs : tel est le but qui  légitime le fait que c’est bel et bien un monde qui peut séparer deux gammes. Les articles en rayon sont similaires mais en même temps tellement différents. Aujourd’hui, il est difficile de remettre cela en question, tant nous avons accepté les lois de la consommation. Certains veulent dépenser moins, d’autres demandent une qualité nettement supérieure. Chacun choisit ce qui l’intéresse et tout le monde est content. Mais face à des produits aux emballages si explicites, comment ne pas se demander ce qu’ils reflètent du consommateur ?

Un petit tour sur Internet s’avère très révélateur. Comparez sur le site de la Coop la page « Fine Food » à la page « Prix Garantie ». Cela commence avec les couleurs qui identifient les deux gammes : noir et argent pour la première, blanc et rose criard pour la deuxième. Les graphismes des deux pages sont opposés : sobre et épuré d’un côté, chargé de l’autre . La page « Fine Food » bénéficie de beaucoup de texte : on y explique la « philosophie » de la gamme. Les produits sont de très haute qualité, venant du monde entier (ils sont d’ailleurs toujours intitulés en langue originale), sans pour autant être de luxe. Le slogan de ce label : « Pour des moments privilégiés. Coop Fine Food. Oubliez le quotidien. Offrez-vous de purs moments de plaisir chargés d’émotion et de sensualité. » Beau programme : on nous promet de l’exception, de l’émotion et de la sensualité. C’est à se demander si nous ne pourrions pas remplacer « moments privilégiés » par « personnes »…Et que nous propose-t-on dans le monde rose de « Prix Garantie » : pas de « philosophie » mais une quantité d’informations communiquées par deux moyens : des phrases courtes et exclamatives, quelque peu insistantes : « Prix Garantie. Garantie qualité. Garantie prix. Garanti. » et une liste de questions-réponses. Nous sommes dans les faits et rien de plus. A noter qu’ici tous les articles sont nommés en français. Un dernier détail comparatif pouvant prêter à sourire mais qui n’est certainement pas vide de sens. Les articles présentés sur la page « Fine Food » sont catégorisés en « entrées », « plats principaux », « desserts & fromages », etc. Sur la page « Prix Garantie » les articles sont catégorisés en « fruits », « viandes », et « produits laitiers ».

Après la visite de ces pages, comment ne pas avoir la sensation amère que la forte différenciation des clientèles est proche de la discrimination ? Face au client « Fine Food » qui doit être, si l’on en croit les messages implicites du site, une personne aisée, distinguée et cultivée, comment le client « Prix Garantie » peut-il se sentir? Comme une personne pauvre, quelque peu grossière et préoccupée uniquement par des besoins primitifs ? Reste à se demander si tout le monde ressort réellement gagnant de son supermarché…
D.S.