
Les Alpes suisses séduisent toujours autant. Mais à force d’accueillir toujours plus de visiteurs, ne risquons-nous pas de perdre ce qui fait leur âme ? Entre tourisme de masse et initiatives durables, la montagne cherche son équilibre.
Un pilier vital de l’économie alpine
Le tourisme en montagne reste une activité essentielle pour la Suisse. Chaque année, des millions de visiteurs viennent randonner, skier, grimper ou simplement respirer l’air pur des hauteurs. Des destinations emblématiques comme Zermatt, Gstaad ou Interlaken attirent à elles seules une part importante de ces flux.
Cette activité joue un rôle économique majeur, notamment dans les régions rurales, où elle contribue à l’emploi et au maintien des services. Dans bien des vallées alpines, le tourisme vit en véritable symbiose avec l’agriculture. Sans lui, nombre de villages se videraient peu à peu de leurs habitants.
L’envers du décor : la tentation du toujours plus
Cette réussite a un prix. Depuis 2008, le nombre de randonneurs suisses a continuellement augmenté pour atteindre environ trois millions, dont 300 000 étrangers. En 2017, la Suisse accueillait 11,1 millions de touristes selon l’Organisation mondiale du tourisme.
Ce succès n’est pas sans conséquence : saturation de certaines stations, érosion des sentiers, banalisation des paysages. Sous couvert de « tourisme durable », le surtourisme s’installe de manière insidieuse, fragilisant peu à peu les milieux naturels qu’il prétend protéger.
Dans le passé, le coût de la vie et la force du franc freinaient l’afflux touristique. Aujourd’hui, la tendance s’inverse. Et tant que le phénomène ne devient pas alarmant, les mesures préventives tardent à venir.
La médiatisation peut tuer une région
Les médias et les réseaux sociaux jouent un rôle décisif dans cette évolution. En braquant leurs projecteurs sur des lieux hier encore méconnus, ils créent de nouveaux “spots” à la mode. Chaque publication virale attire davantage de visiteurs, au point que certaines zones autrefois paisibles deviennent littéralement prises d’assaut.
Le paradoxe est saisissant : plus un endroit se veut “naturel” et “préservé”, plus il attire de monde. Les visiteurs cherchent à fuir les foules… pour mieux en créer de nouvelles ailleurs.
Le piège du tourisme durable
Les régions alpines suisses excellent à vanter leurs atouts écologiques : hébergements labellisés, mobilité douce, énergie locale. Mais derrière ces efforts sincères, un autre effet se profile : en misant sur la durabilité, on attire un public encore plus nombreux, précisément séduit par cette promesse de nature intacte.
La boucle se referme : plus la montagne se rend “durable”, plus elle se fragilise.
Le changement climatique, arbitre impitoyable
À cela s’ajoute un autre défi, bien plus vaste : le réchauffement climatique. L’élévation de la limite des chutes de neige, la sécheresse estivale, la fragilisation des pentes ou la multiplication des glissements de terrain affectent profondément les infrastructures touristiques et les paysages eux-mêmes.
Les communes de montagne doivent désormais composer avec un double péril : l’afflux des visiteurs… et la fonte de leur décor.
Retrouver l’âme des montagnes
Nos montagnes ne demandent pas qu’on les sanctuarise, mais qu’on les respecte. Le tourisme peut rester un moteur de vie, à condition de se rappeler pourquoi on y vient : non pour cocher une étape sur une carte ou poster une photo, mais pour retrouver un lien avec ce qui est rare, fragile, vivant.
Entre expansion et préservation, la montagne suisse est à la croisée des chemins. Sa beauté mérite mieux qu’un billet d’entrée.
L.E.

