Ila y 140 ans:Dans le Haut Val-de-Travers, aucun souvenir n’éclipse l’horrifique retraite de L’Armée de l’Est, ce 2 février 1871, qui par Les Verrières, Vallorbe et la Vallée de Joux vit défiler 80’000 hommes et 10’000 chevaux qui tentaient d’échapper aux balles des Prussiens du Général von Manteufflel. Ces malheureux conscrits, censés sauver l’Empire et renverser le cours de l’histoire, ne voient leur salut que dans la Suisse. Ce sont par des températures de -20° et plus que ces soldats pieds nus dans la neige et ces chevaux exténués, affamés rongeant l’écorce des
arbres des bords de route, passent la frontière Suisse.
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Le témoignage le plus extraordinaire de cet épisode est le gigantesque Panorama des Bourbakis admirablement présenté et restauré par nos amis lucernois qui honorent la mémoire de ces malheureux, obligés de se réfugier en Suisse par des températures sibériennes de notre Haut Jura.
Cette toile monumentale est l’œuvre du peintre genevois Castre, qui avec l’aide d’une écurie de jeunes talents, rafraîchit dix ans après ses souvenirs d’ambulancier de la toute jeune Croix Rouge présente sur ce champ de misères humaines et animales.
Les Genevois de la fin du XIXème siècle eurent tous la possibilité de visiter cette rotonde de toutes les douleurs à Plainpalais. Après 10 ans d’exposition, soit autour de 1890, le Panorama émigra à Lucerne, où on le retrouve encore aujourd’hui.
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Puis un témoignage écrit, celui de Philippe Godet (âgé alors de 20ans) engagé comme agent d’accueil des réfugiés au Temple du bas à Neuchâtel.
I
L’église en bivouac convertie
Aux Français venait de s’ouvrir:
Les Bourgeois avec sympathie
Regardaient ces hommes souffrir.
Les mobiles de la Charente
Entraient alors… Je regardai
Et vis la figure expirante,
D’un pauvre mobile accoudé.
Ô pitié! Son visage blême
Entre tous faisait mal à voir
Un peintre en aurait fait l’emblème
Du pâle et morne désespoir.
Comme une muette prière
Résignée et pleine de foi,
Son regard terne et sans lumière
Se tourna lentement vers moi.
Il me dit qu’il était malade
Qu’il pensait qu’il mourrait bientôt
Comme le pauvre camarade
Dont il avait mis le manteau:
Il l’avait vu soudain s’étendre
Dans la neige, au bord du chemin,
Et n’avait pu même lui tendre
Pour l’assister sa faible main!
Quand je lui proposai d’écrire
Là-bas, en France, à ses parents,
Un faible et douloureux sourire
Illumina ses traits souffrants.
Il me dicta d’une voix sombre
De simples et touchants adieux,
Et soudain, pour pleurer dans l’ombre,
De son manteau couvrit ses yeux.
II
Quand ses compagnons de misère
Repartirent le lendemain
Ils lui dirent: « Au revoir, frère! »
Et chacun lui serra la main.
Sur la place, devant la porte
Ils se rangeaient deux par deux
Puis, sur le signal de l’escorte
S’éloignèrent silencieux.
III
Resté sur la paille, à l’église
Le mobile manque à son rang:
Roulé dans sa capote grise
Et dans la fièvre délirant,
Il revoit le pays, sa mère
Ceux qu’il aimait, lorsque soudain
On afficha l’avis du maire
Et qu’il dut partir un matin.
Il revoit l’affreuse mêlée,
Il entend la voix des canons
Qui dans la plaine désolée
Semblaient crier: Exterminons!
Ces souvenirs confus, sans trêve
Assaillent le pauvre moblot…
Parfois, dans son lugubre rêve,
On l’entend pousser un sanglot.
IV
On l’a conduit à l’ambulance
Et, près de son lit, une sœur
Rompt parfois son discret silence
Pour lui parler avec douceur.
Puis, la mort furtive est venue
On l’a couché dans son cercueil.
Il dort sous la terre inconnue,
Et pour lui nul n’a pris le deuil!
V
Les siens ont pleuré sa mémoire
Et la mère ne comprend pas
Quel bien cela fait à l’histoire
Que loin d’elle il soit mort là-bas.
Ô Dieu, qui connait toutes choses,
Seul tu sais quels trésors d’amour
Pour la terre naîtront un jour
De ces larmes dont tu l’arroses!
Charles-Denis Sauter Bourbaki, commandant de la garde impériale de Napoléon III, était le plus bel officier de France en 1870. Mais la prestance est une chose! Devant la défaite imminente de ses troupes, il tenta de se suicider, mais sa boîte crânienne résista à l’épreuve de la balle.
Donc jamais Bourbaki n’a mis le pied en Suisse. Il fut évacué par l’ambulance sur Lyon.
On comprend mieux l’ironie décapante de Jean Cocteau quand il s’exclamera: « Un général ne se rend jamais, même pas à l’évidence! »
C’est son adjoint le Général Clinchant qui signa avec le Général Suisse Herzog la Convention de désarmement et d’internement des malheureux soldats, lesquels furent répartis dans tous les cantons, ( le Tessin excepté, le tunnel ferroviaire du Gothard était encore à créer).
Une solidarité exemplaire du peuple permit de soigner ces rescapés.
Je n’ai qu’entrouvert la fenêtre sur cet événement et conclus par la phrase de la plaque de bronze accolée à l’immeuble verrisan où fut signée la convention.
HONNEUR AU COURAGE MALHEUREUX!