Ni sens interdit ni céder de passage pour drainer les millions de visiteurs de cette partie visitable de la Muraille. Quelques collines, d’innombrables montagnes, un peu de brume et l’immensité qui respire sous le poids de toutes ces fourmis humaines. Les cars qui ne cessent d’arriver et de partir ; une malheureuse usine de tourisme, une machine à sou bien rodé. Et ça crie, et ça photographie n’importe quoi, jusqu’aux fleurs plantées autour de l’entrée principale. Un brouhaha terrible, la cacophonie des langues, la rencontre des continents qui s’active sous mes yeux.
Je regarde la bretelle droite et puis la gauche d’un œil méfiant. Je suis minuscule au pied de la Muraille monumentale, presque angoissé, mais surtout impressionné. Je n’aime pas trop lorsqu’un monument croule littéralement sous les pas d’inconnus. Partout les mêmes habits, mais oui, le classique polo avec short d’aventurier et l’appareil photo autour du coup ! Des copies, comme celles qui pullulent dans les centres commerciaux consacrés aux imitations à Pékin. Des cris et des discussions qui me rappelle cette mythique session karaoké dans Xi’An, à l’intérieur du pays, dans la province de Shaanxi. Les mêmes voix qui se superposent sans pouvoir s’accorder. J’étouffe presque dans cette foule alors je monte, je monte, je descends, je monte, je descends, j’essaie de respirer sur un plat, je monte, je transpire. Je cherche à m’éloigner le plus rapidement de l’entrée et dépasser l’endroit où les visiteurs abandonnent gentiment l’ascension. C’est logiquement après le deuxième escalier à pente d’environ 18%. Bref, il faut avoir des panards bien rodés et les gambettes solides pour continuer après cet obstacle. Les pieds sont chauds. Les jambes tirent un peu mais l’ascension vaut la peine ; miracle.
La Muraille est un plaisir car interminable. J’avance. Je sors enfin de la foule. Quelques curieux osent encore continuer jusqu’ici. Et puis il reste seulement quelques passants qui s’arrêtent dans une tourelle pour une photo ou, pour part, savourer le courant d’air qui souffle dans les meurtrières. Je continue en me laissant emporter par ce vent frais. Plus loin, je tombe sur quelque chose de tout à fait insolite. Un homme occidental demande à un ami de le prendre en photo avec une femme. Jusque là, rien de spécial, sauf qu’il s’agit d’un couple, accompagné par les parents de la conjointe dont le futur mari vient tout juste de demander la main. Tout le kitsch de la Chine et pourtant ce moment est tout à fait merveilleux ! D’autant plus que je vois les deux tourtereaux rigoler aux larmes alors que je poursuis ma route. Je ne vois presque plus personne aux alentours hormis mes trois amis de voyage, j’ignore la distance que j’ai parcouru mais j’aimerais ne jamais m’arrêter. Tout autour il n’y a que la forêt, des montagnes et ces briques plusieurs fois centenaires. J’ai l’impression de n’être nul part et j’apprécie ce moment hors de tout pendant lequel l’immensité de la Muraille m’explose aux yeux. Elle continue. Là-bas, à 1 km, ici, sur la colline, plus loin, à 5 km, dans la vallée ; elle ne s’arrête plus de serpenter. Sous mes pieds l’infini semble se matérialiser. L’épaisseur de l’air couvre malheureusement un tout petit peu ce paysage irréel dans lequel je suis une fourmis perdue dans un immense territoire immaculé. Quel beau et unique sentiment !
J’ouvre grand les yeux en laissant quelques souvenirs de voyage voguer dans l’étonnante lourdeur brumeuse de ce paysage éblouissant. Je me souviens de Shanghai et de la baie de Pudong, le Manhattan chinois, où les gratte-ciel poussent comme des champignons. Il y a même un immense décapsuleur : le World Financial Center. Mais je me rappelle encore de la Cité Interdite dont l’intemporalité bouleverse même la place Tian’anmen qui lui fait face. Et ce regard inquiétant de Mao Zedong qui la surplombe.
La Chine, dont les territoires immenses ouvrent même la route vers la Sibérie par le transsibérien. La Chine, ses contrastes et son passé millénaire qui me fascinent. La Chine, ses particularités et ses manières qui m’intriguent. La Chine, sa culture et sa démesure qui m’impressionnent. Au sommet de la Muraille, vouloir revenir ! AW